03 février 2012

Bobo chez les bobos

     Certains ont la morve au nez, d’autres la morgue au nez. La sexagénaire appartient à cette seconde catégorie. Habituée à être écoutée, à être servie, flattée, choyée, respectée, obéie, servie. Et cela, depuis sa plus tendre enfance. Dans son monde, on met des accents circonflexes sur chaque voyelle qui se présente. Elle s’habille dans des magasins où l’on prend grand soin de ses clients, ce sont des vitrines que la majorité ne fait que regarder. De loin. De l’opulent collier en or qu’elle porte, on pourrait couler un demi-lingot. Elle a été belle, sans doute. Aujourd’hui, elle est certainement élégante malgré sa bouche à la gueule triste. Une femme grande, qui avec ses bottes du jour, culmine à 1m85. Victor lui rend 25 centimètres. Un monde. Vif, intelligent, Victor a beaucoup de répartie. Mais il est aussi volontiers moqueur, sournois, parfois méchant, quelquefois tyrannique. Peu patient et très susceptible. Homme petit doté d'un grand front, sa tête proportionnellement grosse est surmontée de cheveux gris très épais, raides et coupés courts.

     - Il me faut cet ouvrage, dit la grande dame en posant devant Victor un papier griffonné. Elle a à peine jeté un regard au libraire.

     - Bonjour, répond Victor, d’un ton sec.

     La grande dame fait mine d’ignorer l’insolent à la grosse tête. La contre-attaque est cinglante, un mesquin soufflet du revers de la main.

     - Vous êtes bien, ici, au calme. Vous avez de la chance d’avoir un métier.

     Elle vient d'enclencher l'interrupteur, elle ignore que le petit bonhomme qui lui fait face est un redoutable gymnote.

     - Certainement. Tout le monde ne peut pas être rentier. 

     - Plait-il ?

     Victor prend le papier du bout des doigts, le remue et hausse volontairement le ton comme s’il s’adressait à une personne dure d’oreille.

     - Je disais que tout le monde n’a pas la chance d’avoir des serviteurs.

     - Vous savez qui je suis ? se braque-t-elle.

     - En tout cas, je sais qui vous n’êtes pas.

     - Insolent. Malotru, dit-elle avec la voix cassée par une émotion désormais débordante. Appelez-moi votre supérieur.

     - Je vous l’aurais volontiers appelé, mais aujourd’hui, c’est moi le plus supérieur de tous les libraires présents.

     - Vous…Vous aurez affaire à moi.

     - On peut faire affaire tout de suite si vous voulez.

     - Malotru, répète-t-elle en battant retraite.

     La dame grande s’éloigne, faisant claquer ses bottes.

Victor sourit, roule le petit papier en boule et le jette dans la poubelle. Malotru lui ? Il n’a ni mal au tru… ni nulle part.

Posté par danlib à 21:25 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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