26 janvier 2012

La guerre des boutons

     Très intelligent et doté d'une mémoire peu commune, Victora beaucoup de répartie, d'esprit, il est très vif et peut se montrer passionnant. Mais Victor est aussi volontiers moqueur, sournois, parfois méchant, quelquefois tyrannique. Et peu patient. C'est valable avec tout le monde mais surtout avec les clients. En revanche, il supporte mal que l'on se moque de lui. Très susceptible, Victor. Plus de vingt ans de librairie, il connaît parfaitement son métier et un nombre fou de références. Petit homme – 1m60 – doté d'un grand front, sa tête proportionnellement grosse est surmontée de cheveux gris très épais, raides et coupés courts. C'est sans doute ce que l'on voit le plus chez Victor : sa tête. Il a de petits yeux noirs et perçants. Toujours impeccablement rasé, toujours très droit, un véritable petit majordome. Ou caporal. Il peut se montrer adorable pour peu qu'il le veuille ou tout simplement parce que son interlocuteur... est une interlocutrice. En effet, Victor est un séducteur invétéré.

     Victor parcourt une quatrième de couverture lorsqu'une voix mi-figue mi-raisin très reconnaissable l'interrompt. C'est un adolescent au corps inachevé, équipé toute option : tout d'abord cette indécise voix qui déraille, hésitant entre les graves et les aigües, entre le petit trot et le triple galop ; ensuite un affreux – tsss, vraiment affreux se dit Victor – petit duvet, sous le nez, semblable à ces urticantes petites chenilles parcourant les terres et les pins landais ; enfin un visage-calculatrice parsemé de boutons extravertis et autres points noirs introvertis, comme incrustés dans l'épiderme. Dans la pleine fleur de l'âge se dit Victor.

     - Bonjour monsieur, est-ce que vous avez "La guerre des boutons" de Pergaud, s'il vous plaît ?

     Là, pour un homme aussi moqueur, c'est la fève dans la galette, c'est une occasion trop belle pour ne pas la saisir dans l'instant.

     - "La guerre des boutons" répète-t-il, en fixant l'adolescent. Victor dodeline de la tête. Vous savez, ce livre c'est comme une eau précieuse. C'est presque une crème apaisante, dit-il en dodelinant de la tête. Le point noir, il y a toujours un point noir, c'est ce que c'est un récit un peu daté. D'un autre côté, on a beau avoir inventé la fermeture éclair, les zip et autres matières textiles intelligentes, on a toujours un bouton à notre pantalon. Et je ne parle même pas de boutons de manchettes pour les plus nantis d'entre nous. On n'a pas trouvé mieux. Le bouton, c'est indémodable. Et puis il y a les boutons de fleurs. Le bouton d'or. Non, le bouton c'est une valeur sûre, une valeur refuge même. Je pense que l'on devrait tous en avoir, et même beaucoup. Il ne faudrait jamais manquer de boutons. Moi j'en manque cruellement. C'est en vous voyant, là aujourd'hui, que je m'en rends compte. Sans bouton, la vie paraît bien terne, non ?

     L'adolescent ne saisit pas les allusions, il se dit juste que ce vieux est un peu « relou ». Victor a la moquerie plutôt impassible mais dès que l'on connaît un peu, on remarque qu'il dodeline de trop.  

     - Mais vous l'avez? finit par s'inquiéter l'adolescent jusque là respectueusement patient.

     - Eh non, je ne l'ai plu.

     - Et vous l'aurez quand ?

     - D'ici deux, trois jours.

     - C'est sûr monsieur ?

     - Ah ça, jeune homme, je ne peux pas vous l'assurer. L'approvisionnement ce n'est pas comme un rendez vous chez le docteur, ou un dermato.

     - Merci quand même, répond l'ado, incrédule.

     Victor, aussi excité qu'un ado, regarde le gamin filer avec son dos vouté par une croissance folle.

     Une petite fille passe à cet instant, elle regarde Victor en coin et tire la manche de sa mère. Comme pas mal d'enfants, quand elle a quelque chose à dire, elle le dit à haute voix. Et parfois même, à vouloir être discrets les enfants parlent encore plus forts. Comme ici.  

     - Maman, il a vraiment une grosse tête le monsieur.

     - Chut, dit-elle à sa fille. Ce n'est pas de sa faute, c'est surtout parce qu'il est petit.

     Victor a tout entendu mais déjà maman et fille s'éloignent main dans la main.

     Oui, la vie est ainsi faite. Qui moque sera moqué.

Posté par danlib à 22:12 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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