19 janvier 2012

Téléphone maboule

     Deux mètres moins cinq, Ernest pèse aux alentours de 125 kilos. Cette force de la nature a la peau laiteuse, noueuse, un coup de buffle. Sous des arcades proéminentes, des yeux enfoncés, foncés et vairons. Une bouche grande aux lèvres plus fines, un sourire livré avec parcimonie. Ses cheveux : une épaisse tignasse roux foncée qu’il coiffe à la main, le résultat lui important peu. Plutôt bourru, il y a même quelques petits trucs qui l’horripilent carrément : ceux qui s’assoient sur les livres et ceux qui… mais chut. Patience.

     Homme arrivé, Marc Baroud a la silhouette de ceux qui en prennent soin. Pas vraiment sportif mais vigilent. Quinqua pas dégueu, pas vieux beau mais presque, il porte un costume marron foncé, il a les cheveux coupés de frais, les temps grisonnantes et porte un parfum cher qu’il applique trois fois par jour, comme d’autres mâchent un chewing-gum.   

Dans sa main, un téléphone dernière génération, design épuré, kyrielles d’applications et que l’on parcourt du doigt. Un objet onéreux mais c’est ainsi : toucher du doigt les nouvelles technologies a un coût.

Ernest n’a pas de téléphone portable, du moins il ne le porte jamais sur lui. Ses parents lui en ont offert il y a quelques années mais il n’appelle pas avec et le laisse à la maison comme un téléphone fixe. De base. Il s’en est passé durant trois décennies et il s’en porte plutôt bien. Pourquoi changer cela ? Pour résumer sa manière de voir, Ernest préfère parler de téléphone maboule plutôt que de téléphone mobile.  

     - Bonjour, dit Marc Baroud d’une voix nonchalante mais où pointe l’évidence d’une autorité qu’il distille dans sa vie professionnelle et désormais partout. Marc Baroud, un homme de la maîtrise.   

     - Bonjour, répond Ernest, tranquillement assis.

     Marc Baroud montre son appareil dernier cri à Ernest.

     - Il me faut ce livre.

     Il y a beaucoup de façons de demander un bouquin. Là, il s’agit d’un ordre déguisé, c’est une exigence qui ramène le libraire à son état de vendeur, ce qu’il est, mais pas seulement. Là, ça dit « larbin, magne-toi de me servir ». Tout réside dans le ton de la voix. Comme souvent, ce n’est pas tant ce qu’on dit que la manière de le dire.

     Ernest ne prête délibérément aucune attention au téléphone maboule mais redresse sa carcasse gigantesque tout en fichant ses yeux dans les yeux de l’homme.

     - Et ce livre est ?

     Marc Baroud est pris au dépourvu et pris de battements de cils nerveux. Ernest vient de le faire plier, il vient de remettre les choses à leur place.

     Marc Baroud lit, avec peine, sur son téléphone :

     - Le vieil homme et sa mère, d’Emmy… Way.

     - Emmy Way, no way. Mais Hemingway, yes, dit Ernest.

     Marc Baroud n’a pas l’air de comprendre. Alors Ernest, d’humeur taquine, enfonce le clou.

     - Hemingway, de son prénom Ernest. Et il n’est pas question de maman. Mais de mer, M-E-R. « Le vieil homme et la mer » pour être exact. On lit ça au collège, c’est pour le collège n’est-ce pas ?

     Marc Baroud acquiesce. Ne pas parler est sa manière de faire profile bas. Il range le portable dans la poche de sa veste intérieure.  

     - Vous allez le trouver dans le panneau littérature anglo-américaine.

     - Merci. Bonne journée, dit rapidement Marc Baroud.

     Marc Baroud s’éloigne déjà, le mauvais quart d’heure a duré trois minutes. Dans trois minutes, il aura retrouvé tout l’aplomb qui fait de lui un homme arrivé.

Ernest n’aime pas qu’on lui fourre les écrans de téléphone sous le nez.  

  

Posté par danlib à 22:34 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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