09 décembre 2011

Le pain béni... ou première dan

     Il s’appelle Dan et veut se faire une culture, sa face comme CV d’une indigence certaine, des dents manquantes sur un visage trop jeune pour seul diplôme qui disent les années de vache maigre. Il a vingt-deux et en paraît dix de plus. Il se présente avec un sourire gêné mais un libraire est un libraire et c’est plus facile. Un libraire, c’est un pro pour encore pas mal de gens. D’ailleurs parfois, il y a confusion. Etre au milieu des livres est-ce différent d’être au milieu de chaussures ?  Oui, sans doute. Mais cela n’est ni suffisant, ni une garantie. En effet, ce n’est pas parce que Miguelito Loveless fréquentait des joueurs de basket qu’il a rejoint les parquets de la NBA. En revanche, cela crée des liens, une proximité. Pour ce qui est de Justin, Dan est bien tombé.

     - Bonjour monsieur. Je cherche un livre. Un livre pour me cultiver. Vous voyez ce que je veux dire. Moi l’école j’ai pas trop connu. Moi, c’était plutôt la galère. Je vais pas vous raconter ma vie mais voilà. J’ai bac moins 10, moi je suis bac moins 10, précise Dan. Mais je veux passer à autre chose, vous voyez ce que jeux dire. Il faut que je rattrappe un peu le temps perdu.

     Ce moi sans prétention est un entête, un rappel pour se faire une place et ne pas être oublié. Un pain béni, une brioche dorée même pour quiconque à envie de transmettre. Ce n’est pas tous les jours que se présente l’opportunité de conseiller enfin ce qu’on aime.

     - Vous cherchez un roman ? demande Justin.

     - Oui. Je veux une histoire. Je veux un livre qui va m’apporter. Genre, le livre que vous aimez le plus.  

     - Ah oui. C’est une bonne question.

     Justin doit faire vite. Mais avant tout Justin doit juste conseiller juste, pas question d’effaroucher ce rouge-gorge dans la peau d’un corbeau aux plumes abîmées venu sans crier gare sur le pas de la porte. Justin le sent, le sait. Il se livre à un rapide inventaire de ses lectures, les classiques, les incontournables, les bons et même les moins bons. Tellement de lectures, des heures à lire, à imaginer, s’évader, vibrer, à cogiter. Justin souffle un bon coup et rejoint ses voyages adolescents. Et là, la mer. Justin, son acné des treize ans et « Le vieil homme et la mer » ! Un condensé de virilité un peu désuet pour un récit dégraissé, sans couenne, commençant sur une terre paradisiaque et se poursuivant au milieu de nulle part. Combattre, continuer, délirer, s’entêter jusqu’à la folie, jusqu’à oublier tout le reste. Un îlot de fierté insensé perdu dans l’océan. Santiago, le prototype, tel un indestructible bouchon de liège qui ne peut que revenir sur la plage, émerger. C’est la pulsion sexuelle omniprésente retournée sur elle-même, puisqu’au bout du compte, il ne faut pas s’y tromper, le vieux pêcheur est seul. Ce poisson et lui ne font qu’un. Cet animal démesuré, profilé est un reflet, une chimère. Un fantôme qui donne toutefois du fil à retordre au vieux pêcheur et un bon casse-croûte à quelques requins. Un prétexte. Puis, le retour au bercail. Il y a toujours un retour au bercail, c’est vieux comme le monde.

Au-delà de l’histoire - ou à côté – trois points essentiels pour conseiller ce bouquin et pas un autre.

D’abord, Justin aime bien Hemingway, cette trogne barbue, une image de patriarche à la Victor Hugo made in USA, un éclat séducteur flanqué dans l’œil en plus. Un côté vieux filou aussi, à bien y regarder. Et puis, il y a ce côté jusqu’au-boutiste, cette façon de jouer au ball-trap avec sa propre tête, comme son père avant lui.

Ensuite, c’est au cours de cette lecture que Julien a saisi de manière un peu plus claire que l’essentiel ne réside pas dans les mots mais dans l’interstice, dans l’espace entre les mots, ces moments de rêve, ces parenthèses. Sans doute, une vision un peu romantique des choses. Mais ainsi est Justin, déjà trop vieux pour changer, un peu trop tendre parfois pour ce monde, anachronique aussi comme l’est sa coiffure.

Enfin, en quelques secondes, Justin a jugé que c’était le bon livre pour le bon homme. Dans le cas contraire, il lui restera quelques secondes pour dégoter un autre bouquin. Telle est le quotidien du libraire : trouver des solutions et puis des solutions de rechange pour satisfaire le client.

Pendant le temps de sa réflexion, Justin s’est rapproché de la lettre H du panneau littérature anglo-américaine.

     - Voilà, c’est un bouquin d’Hemingway. C’est un style minimaliste, assez simple. Mais pas simpliste, ajoute Justin. Moi c’est un bouquin qui a été important pour moi. C’est une histoire d’homme et… Justin cherche ses mots.

     - C’est cool. Pour moi c’est bon. Je vous fais confiance. Je le prends, dit Dan.

     - Si ça ne va pas, vous gardez le ticket de caisse et…

     - Merci mais ça risque pas. Je vais le lire et je suis sûr qu’il va être important pour moi aussi ce livre dit Dan en tapant le bouquin de sa main à la peau abîmée. C'est cool. Merci.  

     - De rien. Merci à vous.

     Justin regarde s’éloigner ce jeune en quête d’une nouvelle vie. Libraire, ce n’est pas si mal.

Posté par danlib à 23:07 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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