08 octobre 2011

Qui ne dit mot qu’on sent…

En deux mots comme on sent : il pue.

Pas de nom connu. Ni de prénom. Il ne salue personne, n’entre en contact avec personne. C’est un solitaire et n'a pas l'air méchant. Petit. Cheveux frisés. Jambes carrément arqués. Un gros nez fiché dans un visage plutôt petit. Il a cinquante trois ans. Il en fait plutôt dix de plus. Ce petit homme aux cheveux frisés fait preuve d’une belle ponctualité, il débarque ainsi à la librairie mercredi et vendredi sur le coup des 13 h00. Jusqu’à 14h00. Cette homme a une particularité. Avec lui l’odeur est ample, puissante, débordante, entêtante. Puante. Démesurée. Elle semble pressée aussi, comme impatiente de précéder son propriétaire. L’odeur et lui, ce n’est pas peut-être pas une histoire d’amour, mais c’est à la vie à la mort. Croiser ce petit homme, c’est déplaisir. L’avoir installé dans un coin, à moins de cinq mètres, c’est subir. Pendant mais aussi après son départ. Tel est ce petit homme. Cela ne concerne plus Ernest - le colossal libraire décrit ci-dessous - depuis qu’il lui a dit qu’il ne fallait plus rester là.

Ernest : la brute. L’opposé de Justin : le bon. Un évident stéréotype - quelque chose dans ce goût-là -, sauf que le petit homme nauséabond s’est délocalisé pour squatter le rayon de Justin. Ce petit homme a une qualité qu’il faut reconnaître : sa concentration. Assis à même le sol, jambes tendues, insensible aux sollicitations extérieures, retourné en lui-même, il ressemble à un apnéiste de haute volée. Ou de grands fonds. Voire de bas fonds. Il demeure ainsi de longues minutes, le pouce dans une narine et l’index dans l’autre telle une statue. Puante. C’est un lecteur un peu monomaniaque, il ne lit que des ouvrages sur la médecine, notamment la médecine orientale. Il change parfois de vêtements mais jamais d’odeur. Justin est habitué à la venue du petit frisé. Justin le surnomme, pour lui-même, « Frisouille ». Pour Ernest, c’est « le bousier ». Et pour Victor *« La pourriture ». Justin est habitué aux venues de « Frisouille », il a appris à prendre son mal en patience. Quand l’abstraction olfactive se révèle difficile, c’est-à-dire après le repas, Justin a recours à un petit artifice. Il sort une petite fiole de parfum de rose et dépose une goutte à la base de chaque narine.

Aujourd’hui, ce n’est pas le cas, Justin n’a pas encore déjeuné et gère la présence de « Frisouille ». Justin est assez occupé, puisqu’il remet de l’ordre dans les dessous de table. Un genou au sol, son esprit vagabonde un peu quand soudain il entend une flatulence terrible qui craque tel un coup de tonnerre dans la forêt. Justin se retourne immédiatement et découvre un homme mûr en train de feuilleter un bouquin, de profil, costumé, imperturbable. Tellement imperturbable que Justin le bon blond en vient à douter de l’origine du bruit. Il n’a pas le temps de reprendre son labeur que le lecteur lâche un long pet ponctué d’une fin interrogative. Toujours imperturbable, à l’exception de cette main qu’il porte à l’arrière du pantalon comme pour aérer le sous vêtement. Et l’odeur déjà envahit l’espace. Justin se lève et s’éloigne en maudissant l’économiste en herbe.

De l’autre côté de la pièce, « Frisouille » est toujours là, son anneau de doigt dans le pif, tel, le taureau moyen.

On ne se méfie jamais assez de l’eau qui dort.       

 

* Après Ernest, Justin, un troisième larron dont on aura l’occasion de reparler.

Posté par danlib à 23:15 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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